Enseigner la finance et l'économie : une mesure d'intérêt général

C'est la saison du Baccalauréat, et un peu moins de 750 000 candidats et candidates ont commencé dès lundi à plancher sur les sujets du cru 2019. Et dans cette édition, un même constat : si les humanités classiques (histoire, français, langues vivantes, philosophie) et les matières scientifiques (mathématiques, SVT, physique) sont toujours bien représentées, les sciences sociales telles que l'économie, la finance ou le droit sont cantonnées à des stades rudimentaires et pour quelques filières spécialisées, faute d'un enseignement généraliste aussi exigeant pour pour d'autres disciplines.

Lors de notre première LIT'Agora du 10 avril dernier, qui s'intéressait à la question d'une finance possible au-delà du modèle "dominant", un consensus était d'ailleurs très rapidement apparu au cours des débats : l'éducation à l'économie et à la finance reste à bâtir, notamment dans le secondaire où ces domaines fondamentaux de notre monde contemporain sont très peu abordés, et en tous cas sans grande ambition. 

Réputé complexe, peu accessible au grand public et finalement assez opaque, le secteur financier échappe assez largement à l'opinion publique qui le range volontiers au domaine de l'"expertise". Et pourtant ... Colonne vertébrale de l'économie, la finance permet d'assurer les mouvements de fonds vitaux à son fonctionnement : prêter à ceux, particuliers ou entreprises, qui ont besoin d'argent à un moment donné grâce à l'épargne de ceux qui ont pour un moment "trop" d'argent, c'est-à-dire plus qu'ils n'en dépensent.

La finance est essentielle à l'économie, et les orientations prises par le secteur financiers sont d'ailleurs cruciaux pour nos sociétés, sur lesquelles elles ont des effets bien réels. Comme le remarquait Matthieu Orphelin à l'occasion de cette première LIT'Agora, ce sont aujourd'hui 70 milliards d'euros par an qui sont investis dans la finance "marron", celle qui concerne les énergies fossiles (pétrole, charbon, hydrocarbures, ...) contre 41 milliards d'euros consacrés à la transition écologique, alors qu'il en faudrait 15 de plus par an ... De même, des associations comme ATTAC, Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l'Action Citoyenne, n'ont de cesse de militer pour l'instauration d'une taxe sur les transactions qui dissuaderait les acteurs financiers de spéculer sur les cours, au risque de déstabiliser tout le système monétaire et in fine d'avoir des effets dévastateurs sur l'économie réelle. La finance, de prime abord si déconnectée, a pourtant des effets bien concret sur nos vies quotidiennes !

Des initiatives existent pour sensibiliser les citoyens et citoyennes à ces questions : de nombreuses productions audiovisuelles, souvent diffusées sur Youtube, abordent les questions financières, que ce soit la chaîne #Datagueule, ou Heu?reka, par exemple. Mais quid de l'implication de l'Etat ? Il est plus qu'étonnant que l'Education Nationale n'ait pas depuis longtemps inclus ces questions dans son programme de tronc commun, alors que le Ministère, tout comme l'Etat en général, a pris en marche le train du néo-libéralisme à partir des années 1990, celui-là même qui renforce le poids des logiques financière et manageriale dans la conduite des politiques publiques et la gestion de l'Etat : point de formation à la finance sur les bancs de l'Ecole de la République, alors même que ses plus hauts représentants saturent depuis 30 ans, tous partis confondus, le débat public avec des problématiques hautement financières : limiter le déficit public et la dette souveraine, privatiser à tout va, et en ce moment ADP, ouvrir à la concurrence des services publics jusqu'alors monopolistiques ...

L'un des services publics centraux de la République a toujours été depuis son affirmation celui d'une instruction publique, devenue Education Nationale après la Seconde Guerre Mondiale, censée non seulement préparer les élèves au monde professionnel futur, mais encore former l'esprit des futurs citoyens et citoyennes en leur donnant les clefs de compréhension nécessaire à leur vie adulte. Et qui peut douter de la place centrale prise non seulement dans nos sociétés mais encore dans le débat politique par les sphères économiques et financières ? 

Le manque d'éducation financière est véritablement un enjeu crucial aujourd'hui : en 2018, le surendettement des ménages représentait 6,6 milliards d'euros. Des initiatives privées, et notamment la fondation CRESUS, oeuvrent contre cette dynamique en apportant conseils, assistance et surtout formation aux personnes concernées. Mais ce travail en aval ne fait que souligner de manière criante le manque de préparation en amont des ménages à un domaine central de l'économie auquel ils auront affaire tout le long de leur vie. La finance a un impact bien réel sur le monde, et tout d'abord sur le monde des particuliers qui en découvrent les effets néfastes faute d'avoir su où ils mettaient les pieds. 

C'est pour cette raison qu'il est nécessaire d'établir avec ambition un programme de formation à la finance, dès le secondaire. Face aux enjeux sociaux et environnementaux colossaux qui se posent aujourd'hui à notre société, il est primordial que les particuliers, tous les particuliers, puissent avoir une connaissance minimale du secteur financier, fondement d'un regard critique et d'une conscientisation de leur rapport à la finance, et notamment à leur épargne. Chez Lita, nous savons à quel point ce travail reste à faire : mais nous savons aussi d'expérience que lorsqu'on leur en donne la possibilité, les particuliers même non professionnels ont un rapport beaucoup plus engagés vis-à-vis de leur participation même passive au secteur financier. Comprendre à quoi sert, et où placer son épargne : voilà qui est aussi un enjeu politique, puisqu'il devrait s'agir d'un droit. 

Pour redonner à tous et à toutes les moyens de comprendre le fonctionnement rudimentaire de l'économie et les logiques fondamentales qui y ont cours, il est temps d'inclure au tronc commun de la formation nationale commune un programme d'éducation économique et financier ambitieux - et essentiel. Il ne s'agit pas de rentrer dans les subtilités techniques et la complexité des mécanismes financiers qu'aborde avec précision le supérieur, mais de revenir sur les principales logiques et dynamiques à l'oeuvre en la matière, pour permettre aux futurs citoyens et citoyennes de comprendre où et comment leur argent est utilisé. A l'heure de l'instauration du Service National Universel, justifié par le souci de donner aux jeunes français et françaises les éléments pour s'inclure dans la société républicaine, une telle proposition, à n'en pas douter, ne pourra que recueillir l'approbation du plus grand nombre. 

Eva Sadoun, Présidente de Lita.co

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