Climat, finance et transition écologique : y a-t-il un législateur au volant ?

Le jeudi 27 juin, une loi imposant au Royaume-Uni la neutralité carbone d'ici 2050 entrait en vigueur. Le Royaume-Uni devenait ainsi la première grande économie à se contraindre par la loi à un tel objectif : sous la pression des associations et de l'opinion publique, le Parlement de Westminster s'est vu contraint de prendre une mesure qui impose dorénavant au gouvernement de veiller à ce que le Royaume-Uni produise moins de CO2 que son écosystème peut en absorber. Réforme du système productif, des sources d'énergie, encadrement de la pollution carbone privée ... Cette nouvelle loi ouvre tout un champ de mesure ambitieuse que devront prendre sur les 30 prochaine les gouvernement successif qui se succèderont, sauf à assumer l'abrogation de cette disposition législative. C'est un signe rare d'ambition, à tout le moins affichée, pour lutter contre le réchauffement climatique, car jusqu'à présent, les choses ne sont pas gagnées ... L'ONU s'en alarmait dans son rapport 2019 sur le développement durable : Aart De Geus, président de la fondation Bertelsmann Stiftung et co-rédacteur du rapport, l'introduisait d'ailleurs avec un constat sévère : "Il ne reste pas grand chose des promesses historiques faites il y a quatre ans. Nous devons ranimer les Objectifs des Nations Unies et les transposer en mesures concrètes." 

Entre 2000 et 2009, les seules combustion d'énergies fossiles et la production de ciment ont rejeté dans l'atmosphère 28,6 giga-tonnes (Gt) de CO2 par an en moyenne ; la planète, de son côté, ne pouvait en absorber que 17,9 Gt ... Les activités humaines et la poursuite d'une croissance financiarisée à tous prix poussent la planète à ses limites biologiques, et même l'accord historique de 2015 qui a vu adopter les 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) pour 2030 n'a pas réussi à s'imposer : le rapport 2019 de l'ONU souligne qu'en ce qui concerne les objectifs ayant trait au climat, aucun pays n'est sur la bonne voie au moment du rapport. Il reste 11 ans pour respecter l'objectif de limitation du réchauffement à 2°C ... 

La faute de l'industrie lourde, des énergies fossiles, d'une surconsommation érigée en mode de vie et d'une croissance poursuivie sans plus d'interrogation sur sa valeur ? Peut-être, et sans doute. Mais un domaine est trop souvent négligé lorsqu'il s'agit de pointer les responsabilités, non pas pour établir un procès d'intention, mais pour savoir comment inverser la tendance : le secteur financier, qui a pourtant un rôle majeur en la matière. Le rapport Stiglitz remis en 2009 au Président de la République sur les manières de faire évoluer l'économie dans un sens plus durable pointait d'ailleurs la part funeste de la finance dans le réchauffement climatique ; car les choix d'investissement et de financement des banques ont des effets bien concrets sur nos sociétés, et sur la planète. 

Parlons chiffres. Les grandes banques françaises, par exemple, sont loin d'être des exemples en matière de transition écologique - et ce malgré la 5e place de la France au classement des pays appliquant le mieux les ODD. Entre 2016 et 2017, elles ont accordés 43 milliards d'euros de financement aux énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon) contre 11,9 milliards aux énergies renouvelables. Entre 2016 et 2017, alors qu'elles réduisaient de 1,85 milliards les financements des énergies renouvelables, elles augmentaient leur soutien aux énergies de 1,8 milliards. Ce n'est que du financement, nous direz-vous, pas vraiment un soutien ? Passons donc aux investissements. Sur les marchés financiers, les banques ont investi 15,8 milliards dans les énergies fossiles entre 2016 et 2017 contre 1,8 dans les énergies renouvelables. Au quatrième trimestre 2017, la valeur de leurs actifs cumulés concernant les énergies renouvelables était de 2,3 milliards d'euros ... et de 18,5 milliards pour les énergies fossiles. 

Marché à hauts rendements et aux revenus des plus attractifs, l'économie marron continue d'attirer beaucoup d'investisseurs et notamment les acteurs financiers. Pourtant le phénomène n'est pas irréversible : les grandes banques françaises elle-mêmes ont commencé à prendre conscience du problème et à enclencher une transition, bien qu'elle reste assez limitée à l'échelle macro-économique. En 2015 et à l'occasion de la COP 21, BNP-Paribas aussi bien que la Société Générale ont annoncé arrêter de financer l'industrie du charbon, pour favoriser les énergies renouvelables. La dynamique est longue, pour des banques systémiques qui découvrent seulement les critères extra-financiers de notation de leur investissements, et la transition totale prendra encore un certain temps - si ce n'est un temps certain - si elle repose sur le seul mouvement idoine des acteurs financiers classiques. Car il faut bien comprendre que cette transition coûte cher, en temps et en ressources, aux les acteurs financiers : il s'agit de repenser des orientations stratégiques de long terme, sensibiliser et former l'ensemble de leurs équipe aux critères extra-financiers d'investissement, et assumer un re-positionnement sur un marché qui n'est pas constitué d'acteurs qui ne sont pas conscients et engagés au même niveau dans cette transition ... L'incitation de l'Etat donne certes un cadre et une direction, quoique large, mais elle ne peut occulter les difficultés réelles des banques et de l'ensemble des acteurs en l'absence d'un véritable cadre légal et politique où l'Etat s'engagerait effectivement. 

C'est que l'urgence écologique à laquelle nous devons faire face ne pourra pas être traitée par la seule incitation publique et la réorientation des investissements des acteurs financiers selon leur propre agenda. La "soft law" a bien des qualités, mais certainement pas celle de permettre un changement systémique de nos systèmes productifs et financiers d'ici 11 ans : pour ce faire, il nous faudra une implication directe et contraignante de l'Etat - c'est-à-dire une législation, forte et ambitieuse, et non pas seulement une incitation par l'Etat-régulateur. C'est tout l'intérêt d'un cadre contraignant comme celui que le Royaume-Uni s'impose désormais, même s'il reste à déterminer sous quelles conditions la loi entrée en vigueur jeudi dernier pourra être opposables aux acteurs privés, et notamment aux acteurs financiers britanniques qui représentent la majeure partie du PIB outre-Manche. L'Etat se charge par nature de la longue durée, et notamment de la gestion des externalités négatives issues des activités des autres acteurs ... C'est le seul acteur avec les moyens, les informations, et la légitimité de prendre des mesures générales capables de mettre en oeuvre une véritable transition écologique : c'est pour cette raison, et très simplement, qu'on ne pourra pas espérer adresser en toute force les ODD concernant le changement climatique sans l'établissement d'une législation contraignante par les Etats, mais une législation qui contraigne non seulement les acteurs publics, comme le Royaume-Uni l'a fait, mais aussi pleinement les acteurs privés, qui sinon auront toujours intérêt à agir comme ils l'ont toujours fait. 

Pour autant, dire cela ne signifie pas qu'il n'est point de salut hors l'Etat. Il ne s'agit que de contester l'idée que l'Etat ne pourrait pas tout, lorsqu'il s'agit de légiférer pour l'intérêt général. Mais l'ampleur de la tache suppose qu'à l'engagement public supplée un engagement volontaire des particuliers et des entreprises. Et cet engagement, pour l'heure relativement en marge des grands acteurs financiers, existe déjà : celui d'une finance tournée vers un impact social et environnemental positif, qui veille à mobiliser chaque citoyen. Car si la société civile s'engage déjà par de nombreux moyens - réduction de son empreinte carbone, militantisme politique ou associatif, consommation responsable - il est crucial que l'engagement soit aussi financier, tant la finance joue un rôle important en la matière. Engagement financier qui ne signifie pas dépense onéreuse pour les particuliers et les entreprises : bien plutôt, il s'agit de prendre conscience que l'argent que tout un chacun place à la banque a un impact réel sur le monde qui nous entoure, et que tous les produits d'épargne, pas exemple, ne sont pas égaux en la matière. Toutes les banques, aujourd'hui, proposent au moins un produit certifié "vert" très justement parce que cette prise de conscience a commencé. Les possibilités offertes par le financement participatif à impact social et environnemental positif ne doivent pourtant pas être négligés : en pleine croissance, ces dispositifs représentent un vivier de financement citoyen qui, s'il était soutenu au niveau national et européen, pourrait devenir un atout considérable dans cette lutte contre le changement climatique. Les solutions existent donc, reste à unifier ce mouvement vers un but commun.


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